La gauche n’a-t-elle pas déjà perdu l’élection présidentielle ? N’en a-t-elle pas déjà fait le deuil ? Ses dirigeants n’ont-ils pas d’emblée enjambé l’échéance en se projetant dans les élections législatives ou la suite de la vie politique ?

On peut se poser ces questions, en apparence saugrenues, tant elle aborde ce scrutin majeur dans les plus mauvaises conditions et ne semble pas vouloir contrarier la trajectoire d’une défaite assurée.

Un niveau électoral historiquement bas

Son niveau électoral est à un étiage historiquement bas (30 % des voix) ; l’hypothèse d’une victoire de l’extrême droite n’a jamais été aussi crédible. La gauche n’a jamais aussi peu pesé sur un agenda politique droitisé. ; elle est pourtant engagée dans une dynamique de divisions mortifères dont on ne voit pas d’autre issue qu’un cuisant désaveu.

Le candidat de La France insoumise (LFI) peut certes se qualifier pour le second tour mais il semble condamné à le perdre tant il fait figure de repoussoir. Le reste de la gauche, qu’on qualifie désormais de non-mélenchoniste (immense aveu d’échec de se définir ainsi par la négative), se révèle incapable de porter une alternative et de structurer une offre crédible, sur le plan de l’incarnation comme sur celui de la proposition.

Jean-Luc Mélenchon se présente pour la quatrième fois à l’élection présidentielle. Il a été désigné candidat non démocratiquement, par un mélange de cooptation et de plébiscite (des « parrainages » citoyens) dans un mouvement où il n’a pratiquement aucune responsabilité (vice-président de l’Institut La Boétie) mais qu’il dirige d’une main de fer et où la critique est interdite (sous peine de perdre, pour les députés, leur investiture aux législatives).

Il est puissamment rejeté par 75 % des Français et se dit pourtant maltraité par des médias qu’il ne cesse d’insulter. Il se dit sans cesse attaqué… alors qu’il ne cesse de vitupérer et de conflictualiser. C’est pourtant le meilleur candidat de gauche pour espérer arriver au deuxième tour.

S’il se qualifie, c’est aussi l’assurance d’une victoire au second tour de l’extrême droite. On voit mal comment il pourrait rassembler autour de lui et activer un réflexe républicain qui a de bonnes chances de se retourner contre lui.

Mélenchon, fort des faiblesses de ses rivaux

Jean-Luc Mélenchon est pourtant un candidat à bien des égards, remarquable, très au-dessus des autres, intellectuellement et politiquement. Il a développé une vision d’ensemble de la société, qui polarise les débats, (la « nouvelle France ») et dispose d’un programme complet et actualisé.

Son mouvement, moins « gazeux » que par le passé, s’est renforcé. Il s’appuie sur une équipe jeune et combative qu’il met en avant pour donner une impression de collégialité et gommer ses handicaps. Son électorat, enraciné dans les diplômés urbains, les quartiers et les jeunes est un socle mais aussi un plafond de verre, incassable.

Jean-Luc Mélenchon cherche à se « recentrer » et à redevenir l’instituteur qui lui permet pendant les campagnes électorales de faire oublier le bretteur du bruit et de la fureur. Son image est cependant durablement dégradée.

Jean-Luc Mélenchon est fort des faiblesses de ses rivaux à gauche. Il a une puissance propre mais il est aussi le plein d’un vide. L’Insoumis est à nouveau en situation de capter le vote utile dans l’électorat de gauche, plus unitaire que ses dirigeants, tant les rivaux de sa famille politique sont faibles, divisés et inconsistants (à moins qu’une partie de ses électeurs migrent vers Édouard Philippe pour faire barrage à l’extrême droite dès le premier tour…).

L’absence de primaire

La gauche non LFI est incapable de s’unir. Une primaire aurait pu être une méthode pour la rassembler. Ce processus de rassemblement est risqué mais il aurait permis aux électeurs de gauche de trancher de manière ouverte la sélection d’un candidat unique que les partis ne parviennent pas eux-mêmes à dégager.

Il aurait aussi pu créer une dynamique, faire naître une équipe, révéler un leader. La situation est tragicomique : Marine Tondelier, François Ruffin et Clémentine Autain sont candidats depuis plusieurs mois à une primaire qu’Olivier Faure appelle de ses vœux mais que le parti qu’il dirige, le PS, refuse de lui concéder.

Nostalgiques de leur hégémonie passée, les cadres socialistes ont du mal à imaginer que le candidat de la gauche unie ne soit pas issu de leurs rangs. Il n’y a pas d’autre alternative à la primaire qu’un conclave qui paraît improbable tant les partis sont incapables de s’accorder.

La gauche sociale-démocrate est engluée quant à elle dans des candidatures qui fleurissent sans qu’une méthode autre que les sondages puisse permettre de décanter. Raphaël Glucksmann avance à pas comptés vers une candidature que seul le soutien du PS peut crédibiliser. Mais Olivier Faure se refuse à lui concéder.

François Hollande attend en embuscade mais peut-il vraiment faire oublier les mauvais souvenirs de son quinquennat passé ? La gauche hors LFI est inaudible au-delà des milieux militants où elle ne parle qu’à elle-même.

Les électeurs de gauche assistent ainsi, impuissants, au spectacle désolant d’un personnel politique, empêtré dans des logiques d’appareils et d’ego, sur lesquelles ils n’ont pas de prise.

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